La France préfère t’elle des îles Eparses pillées à des îles éparpillées ?

Publié le par Linium International

                Le jeu de mot était facile mais il traduit assez bien la réalité du paradoxe  dans lequel se trouve la France : coupe budgétaire ou protection de la biodiversité ?

 

                Les îles Eparses sont différentes îles éparpillées dans l’océan Indien autour de Madagascar et placées sous la tutelle du préfet des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Les îles Juan de Nova, Bassas da India et Europa se trouvent en plein milieu du canal du Mozambique entre Madagascar et le continent africain. L’archipel des Glorieuses voisine avec Mayotte, l’archipel des Comores et les Seychelles. Quant à l’île Tromelin, plus connue depuis le dernier roman d’Irène Frain nargue l’Ile Maurice depuis le Nord.

 

                Soyons francs, les français ne connaissent guère ces îlots entourés d’une mer turquoise. Pourtant, il s’agit d’une épine dans les relations entre la France et Madagascar et entre la France et l’île Maurice (ceci sans parler de nos brouilles récurrentes avec l’archipel des Comores - pour cela, je renvois au dernier numéro du magazine Diplomatie).

En effet, la souveraineté sur ces îles inhabitées (ou presque) est contestée par Maurice en ce qui concerne Tromelin et par Madagascar pour le reste.

On pourrait rire d’un tel litige si le droit de la mer n’offrait pas la possibilité pour les Etats de créer une zone économique exclusive jusqu’aux 200 milles nautiques à partir des lignes de base*. Par ce biais là, l’île de Madagascar se trouve littéralement encerclée par des zones réglementées par la France. Tout cela peut de prime abord sentir le relent de colonialisme, mais l’intérêt est tout autre (du moins, j’ose l’espérer…).

 

                Effectivement, un colloque et une exposition organisés du 28 septembre au 2 octobre au Sénat viennent rappeler tout l’intérêt « bio-stratégique » de ces îles. Le thème exact est « îles Eparses : terres d’avenir ». Cet évènement a permis de faire connaître un peu mieux ces espaces remarquables en matière de biodiversité. La France règlemente aussi la pêche dans la zone économique exclusive  tentant par là de trouver des solutions de développement durable. La surveillance de cette zone a été qualifiée d’ « élément incontournable d’une gestion raisonnée » par la secrétaire d’Etat à l’outre-mer, Marie-Luce Penchard. La ZEE des îles Eparses représente 640 400 km2 au total soit le 2ème espace maritime des territoires sous souveraineté française.

 

Une politique budgétaire compromettante

 

                A côté de cet engagement protectionniste, la politique budgétaire française compromet largement les objectifs français. En effet, la loi de programmation de 2008 prévoit que d’ici 2014, l’armée fasse l’économie de 54000 emplois, le journal « Le Monde » croyant même savoir que l’économie pourrait être de 60 000. L'Etat-major des armées envisage d'enlever les militaires assurant l’exercice de la souveraineté française sur Europa, Juan de Nova et les Glorieuses (Tromelin n’accueille que des météorologues et Bassas da India est protégée naturellement car submergée à marée haute).

 

Pour protéger ces îles, les règles sont strictes. Elles sont interdites d’accès sauf autorisation du préfet des TAAF. La pêche dans la ZEE est autorisée à seulement quelques milliers de navires et la traversée ne peut se faire qu’avec déclaration auprès de l’administration des TAAF.

 

La Marine contrôle la réglementation de la pêche et les militaires présents dans les îles luttent contre toutes tentatives de pillage de la faune et de la flore.

Abandonner la présence militaire française aux Eparses risquerait incontestablement de livrer ces territoires aux pilleurs de ressources. Heureusement, et le colloque au Sénat était là pour le rappeler, d’autres alternatives et projets peuvent être développés. Le Grenelle de la Mer a déjà prévu de faire de l’île Europa une réserve naturelle, nécessitant donc le déploiement de moyens de sauvegarde. Il est aussi envisagé une collaboration dans le cadre de la mise en place d’une aire marine protégée à Mayotte.
Toutefois, on ne peut imaginer de missions de sauvegarde maritime sans marine et sans militaires.

 

Des îles stratégiquement importantes

 

                L’initiative du sénateur UMP Christian Cointat de traiter du sujet des îles Eparses rappelle aussi l’intérêt stratégique et géopolitique de ces îles.

 

                Rappelons la position géographique de ces îles. La plupart situées dans le canal du Mozambique sont au cœur d’une « autoroute maritime ». Elles voient passer le trafic maritime qui transite entre l’Afrique et l’Asie.

Lorsque Madagascar obtint l’indépendance, la France conserva les Eparses (elles n’avaient administrativement parlant, rien à voir avec Madagascar bien que proches géographiquement). A l’époque, ces îlots pourvus d’un grand espace maritime intéressaient la France dans le cadre de ses essais nucléaires. Le Général de Gaulle avait dit à Jacques Foccart (« Monsieur Afrique » du Général et de Georges Pompidou) dans une note du 3 juillet 1961 : « je mets en garde le quai d’Orsay pour n’importe quelle emprise de Madagascar sur les îles et îlots français avoisinants. Cela ne se justifie d’aucune manière et risque d’entraîner des inconvénients. Les îles et îlots peuvent revêtir pour nous une importance réelle, notamment en ce qui concerne nos expériences atomiques ».

 

Aujourd’hui, la géopolitique régionale évolue. Des explorations pétrolières sont actuellement menées dans les eaux françaises. Madagascar lance elle aussi de son côté des explorations. Le « hic » est que la souveraineté française étant contestée, aucun accord de délimitation maritime n’a été signé avec Madagascar ou encore Maurice. La situation reste donc floue à certains endroits.

La France a évité d’envenimer la situation en ne prétendant pas à l’extension du plateau continental au-delà des 200 milles nautiques. Pour autant, il ne faut pas laisser croire aux malgaches et aux mauriciens que ces îles vont être délaissées par la France. 

 



                Un autre élément stratégique s’ajoute à ces premiers éléments. On a pu constater un éloignement des pirates de la côte, s’approchant ainsi de plus en plus des Seychelles. Asseoir une position stratégique durable dans l’Océan Indien ne fera qu’aider la lutte contre la piraterie.

 

                De là à isoler Madagascar, cela ne semble pas judicieux. Une fois la situation politique malgache apaisée, pourquoi ne pas négocier sur d’éventuelles collaborations en matière de protection de l’environnement et d’exploration et d’exploitation des ressources pétrolières ?
Comme dans de nombreux domaines, trouver un juste milieu est préférable aux solutions extrêmes surtout si elles sont guidées par des questions budgétaires.                                      

 

Jérémy DRISCH

jeremy.drisch@liniuminternational.com

 

Sources photos : issues des sites des TAAF et du programme Extraplac

Publié dans Géopolitique des mers

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