Cartographie et diplomatie : quand IGN relance le contentieux Pérou-Chili

Publié le par Linium International

    La géopolitique de l’Amérique du Sud est très complexe tant elle est teintée de sentimentalisme, les frontières ayant une forte connotation émotionnelle et faisant l’objet d’un certain orgueil national.

 

     L’affaire qui préoccupe les chiliens et les péruviens actuellement part d’une affaire qui semble de prime abord inoffensive. Pourtant, si on lit certains commentateurs, les bruits de bottes  se font déjà entendre de part et d’autre de la frontière entre le Chili et le Pérou.

L’objet du litige est la découverte par un journal péruvien de l’édition d’une carte touristique par l’institut géographique national (IGN) sur laquelle était dessinée une « frontière » en mer (Océan Pacifique) entre les deux voisins.

 

Point de départ

 

     Ces deux pays sont des frères ennemis depuis la deuxième guerre du Pacifique qui les opposa ainsi que la Bolivie entre 1879 et 1884. Cette guerre à elle seule permet d’éclaircir différents aspects géopolitiques importants au niveau régional et joue un rôle primordial dans la mémoire des peuples de la région.

De nombreux contentieux émaillent les relations du Chili et du Pérou et cela notamment au sujet des frontières. La question des délimitations maritimes n’a jamais été quant à elle entièrement réglée. La seule chose sur laquelle les deux pays sont d’accord est le point de départ de cette frontière en mer, et cela depuis le traité signé à Lima le 3 juin 1929 réglant le différend relatif à Tacna et Arica (deux villes péruviennes annexées par le Chili). Il s’agit d’un point appelé la « Pointe de la Concordia ».

 

 

Délimitations maritimes

 

      Le Pérou a toujours cherché à négocier des frontières maritimes auprès des autorités chiliennes depuis les années 80 mais s’est trouvé face à un mur.

En 2005, le Pérou a décidé de voter une loi sur ses délimitations en mer, ce qui est contraire au droit international dès lors qu’une délimitation doit avoir lieu entre deux Etats dont les côtes sont adjacentes.  Cette « provocation » troubla une fois de plus les relations du Pérou avec le Chili. Le Pérou souhaite une délimitation utilisant la méthode de l’équidistance (la plus courante) contrairement à une délimitation suivant un parallèle souhaitée par le Chili.

 

L’enjeu de cette délimitation maritime est une fois de plus d’ordre économique. Loin des considérations pétrolières, il s’agit cette fois d’une délimitation dans des eaux très poissonneuses. Pour parvenir à ses fins, le Pérou a fini par introduire une instance devant la cour internationale de justice de La Haye contre le Chili « au sujet d’un différend relatif à la délimitation maritime entre les deux Etats » le 16 janvier 2008. Pour pouvoir régler un contentieux de cette nature devant une juridiction internationale, la règle en la matière (depuis l’arrêt rendu dans l’affaire du plateau continental de la Mer du Nord) veut qu’il y ait déjà eu une première négociation entre les deux Etats et que celle-ci ait échouée. Le Pérou explique en l’espèce qu’une note du 10 septembre 2004 adressée à son ministre des affaires étrangères par son homologue chilien aurait rendu impossible toute nouvelle tentative de  négociation.

Ainsi , dans sa requête le Pérou « prie la Cour de déterminer le tracé de la frontière entre les zones maritimes des deux Etats conformément au droit international […] et de dire et juger qu’[il] possède des droits souverains exclusifs dans la zone maritime située dans la limite de 200 milles marins de sa côte, mais en dehors de la zone économique exclusive ou du plateau continental du Chili ».

 

Le Chili de son côté argue du fait que le Pérou ne respecterait pas la déclaration de Santiago de 1952 et la convention régionale sur la frontière spéciale de 1954 celles-ci traitant plus de questions de pêche.

 

Géopolitique régionale complexe

 

     Le conflit entre les deux voisins prend une tournure spéciale depuis quelques années avec l’intervention d’un troisième Etat qui a beaucoup perdu lors de cette fameuse guerre du Pacifique : la Bolivie avait en effet perdu son accès à la mer, objet de beaucoup de rancœur aujourd’hui encore. Mais les relations avec le Chili se sont améliorées par le jeu d’intérêts réciproques. La Bolivie a de grandes réserves de gaz naturel qu’elle souhaite pouvoir exporter. Sans accès à la mer, elle se retrouve obligée de négocier avec le Chili, pays qui manque de gaz.

 

Provocations diverses

 


 

      Un nouvel incident est venu tendre les relations entre le Chili et le Pérou (alors que la Bolivie est bien silencieuse sur le sujet depuis quelques jours). L’IGN a publié une carte touristique il y a quelques temps sur laquelle figure un trait proche des revendications Péruviennes, faisant dire aux chiliens que la France soutient le Pérou. D’après l’IGN, il n’en est rien (surtout que la France ne prend jamais position sur les différends territoriaux entre deux Etats amis). La carte n’a en effet aucune valeur officielle ou juridique et la légende pour ce trait indique la « limite de fuseau horaire ». Sans ajouter d’eau au moulin, la limite de fuseau horaire reste normalement calquée sur les frontières. Il faut surtout voir là une erreur de la part du prestigieux institut français.


      Dans le même temps, les provocations continuent avec des démonstrations militaires côté chilien et l’organisation d’un exercice militaire international d’un goût douteux. Le nom de l’exercice est « Salpêtre 2009 » rappelant l’un des objectifs majeurs de la guerre du Pacifique : le Salpêtre, composant essentiel de la poudre à canon dont l’approvisionnement explique une partie de la géopolitique du 19ème. Le transport du salpêtre rappelle pour nous les cap-horniers du 19ème et du début 20ème.  

L’objet de l’exercice est la simulation d’un mandat de l’ONU pour des opérations aériennes contre un pays fictif ne respectant pas des traités internationaux (l’exercice se faisant au Nord du Pays, près de la frontière chilienne). Drôle d’humour pour un exercice auquel participent les forces aériennes des Etats-Unis, de la France et du Brésil (puissance régionale incontestable).

 

 

L’affaire est loin d’être finie et promet de nombreux rebondissements. La CIJ risque dans tous les cas de rendre un arrêt très intéressant même si c’est pour se reconnaître incompétente par défaut de négociations entre les deux parties.

 

 

 

Jérémy DRISCH

 

 

Sources cartes : Quotidien péruvien El Comercio et copie de la carte IGN litigieuse sur le site du journal Foreign Policy


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